Martin Lartigue est peintre et céramiste. Élevé près de la butte Montmartre
dans une famille où la peinture se transmet — son père Dany Lartigue peintre,
son grand-père Jacques Henri Lartigue photographe — il connaît d’abord une
autre vie : celle du cinéma. À neuf ans, il est le P’tit Gibus de
La Guerre des boutons d’Yves Robert, puis tourne dans
Bébert et l’omnibus, Les Mariés de l’an II, et monte sur
les planches avec les Branquignols.
C’est un rôle manqué — celui des Valseuses, qui reviendra à Patrick
Dewaere — qui le ramène à la peinture. Il quitte Paris pour un village près
de Nîmes, s’installe au milieu d’une oliveraie à Sommières, et fait de ses
rêves la source première de son travail.
Sa peinture et sa céramique puisent à l’art roman catalan, aux livres
d’heures médiévaux, à la bande dessinée, à Bosch, Goya et Brueghel. Elles
sont organiques, truculentes et savantes à la fois. Il rejoint la galerie
en 1988.

Céramique émaillée, dimensions et date à préciser
Œuvres
Peintures et céramiques
À venir
Le Roman de Martin
Texte de Frédéric Roulette, Paris, octobre 2017
La vie et l’œuvre de Martin Lartigue tiennent plus du romancero picaresque et d’un Quichotte qui lui est si cher, que du parcours convenu d’un artiste plasticien.
Élevé non loin de la butte Montmartre, il y découvrira au détour des ateliers ses premières effluves d’essence de térébenthine et d’encres lithographiques. Son père Dany, ayant repris bien haut le flambeau de la peinture que son célèbre père avait délaissé au profit d’une œuvre photographique considérable, le petit dernier d’une fratrie de trois bonshommes accompagnera crânement son père chez le marchand de couleurs.
Pourtant, si Dany connut un succès fulgurant notamment après la guerre au sein du groupe des Mains éblouies, défendu par Aimé Maeght puis par le marchand David, le jeune Martin n’en connaîtra pas l’éclat : les aléas du marché de l’art parisien relèguent Dany et quelques autres dans l’ombre d’artistes à la mode. Dès lors sa passion pour la peinture sera quelque peu ternie par la précarité de la vie familiale d’artiste.
Le jeune Martin gardera de cette période un goût prononcé pour les belles huiles achetées avec parcimonie chez Lefebvre-Foinet, et une passion pour le monde animal. De par son père en premier lieu, adepte de la figuration poétique et grand amoureux des papillons — sa collection est aujourd’hui réunie dans son atelier-musée à Saint-Tropez — puis par son oncle Joël, fils du décorateur Pico, dessinateur rattaché à la muséologie, avec qui il partagera moult récits et considérations sur la gent animale, et qui lui fera découvrir un autre versant, et non des moindres, de la peinture, son histoire et ses maîtres.
La vie et l’amitié qui liait ses parents à Yves Robert firent que Martin et son frère François vinrent traîner leurs guêtres dans le film devenu culte de La Guerre des boutons ; dès lors il endossa la casquette, qui ne l’a d’ailleurs jamais quitté depuis, du P’tit Gibus, et fit vœu de devenir comédien. De Bébert et l’omnibus aux Mariés de l’an II, en passant par des apparitions au théâtre avec les Branquignols, cela suivait pas mal son cours ; et si le dessin l’avait toujours accompagné, son chemin semblait plus tracé sur les planches que sur les toiles.
Et patatras, le voilà mis à bas de sa Rossinante par le géant de la providence. On le sait peu, mais si ma génération doit beaucoup au film de Blier, Les Valseuses, l’histoire de l’art lui devra quant à elle d’avoir ramené ML, à qui l’on préféra Dewaere, vers l’héritage pictural familial.
ML va rompre avec les feux de la rampe et leur préférer une retraite monacale — mais plutôt façon Chartreuse ou Bénédictine, comme dirait Audiard — dans un village près de Nîmes. Au milieu d’une petite oliveraie il va, à sa manière, renouer avec la peinture, en instituant notamment, s’en réjouissent Messieurs Freud et Cervantès, une sacro-sainte inspiration issue de ses rêves. Je peux en attester pour avoir fait plusieurs séjours à Sommières : nul n’était autorisé à le déranger durant la sieste, source première de son travail de plasticien.
Fort de cette base et de ce mode opératoire que n’aurait pas renié le même Audiard, Daudet et consorts, il va confronter cet existentialisme fantasmagorique à un voyage initiatique sur les routes de France, d’Espagne et du nord de l’Europe. Il va s’y nourrir ; vont ainsi s’entremêler les ciels de Beauce, Jérôme Bosch, les châteaux de la Loire, Goya, Brueghel, les corridas, et surtout — c’est là que ce mot prend tout son sens — le roman, l’art roman.
Car il nous faut maintenant revenir à l’essentiel du propos, la peinture de Martin Lartigue ; qui n’est pas familier avec ce que je viens d’évoquer plus haut ne pourra pas l’aborder dans sa globalité.
La singularité de l’œuvre de ML tient dans la diversité de ses sources, dans leur éclectisme aussi. L’art roman, notamment catalan, y côtoie tant les livres d’heures moyenâgeux que la bande dessinée ; le souffle permissif soixante-huitard y prend des accents rabelaisiens ; Jérôme Bosch y croise Clovis Trouille. Sa démarche semble narrative, et pourtant ce qui frappe d’abord dans son œuvre, ce sont ses qualités de compositeur et de coloriste. Sa peinture et son corollaire la céramique sont organiques.
Malgré les références, son traitement et sa problématique ne sont empreints de nul passéisme ; son œuvre participe au décloisonnement des genres. Car n’en déplaise à Monsieur Dubuffet, l’expression première n’est pas dénuée de connaissance, de prise de conscience, de positionnement : elle est juste immédiate et universelle.
L’art moderne s’est bâti sur la maxime d’Hokusai, « apprendre pour oublier ». Martin fait partie d’une génération d’artistes qui a privilégié l’humanité sur l’apprentissage ; nul oubli n’en devient donc indispensable, puisque l’œuvre est empirique, en mouvement avec son temps et à contretemps — une contre-culture, toute contre et contre à la fois, en pied de nez à l’art officiel.
Cette génération de l’interdit d’interdire a vécu la fin des Trente Glorieuses et le bien au contraire qui allait avec ; alors elle s’est effectivement tout autorisé, y compris de communier de manière iconoclaste avec les anciens dans des rituels foutraques. C’est en cela que le travail de Martin Lartigue, que l’on a à plusieurs reprises tenté de parquer dans le ghetto de l’art brut, a rejoint dès 1988, au sein de ma galerie, d’autres acteurs majeurs, dans la lignée du groupe Bazooka, de ce que l’on qualifiera sans doute un jour de nouvelle vague libertaire des années 80-90.
En attendant, carpe diem avec la peinture et la céramique de Martin. Plutôt que de longs discours savants, profitez-en pleinement : elles sont truculence et sophistication, poésie et revendication, savoir et déboires. Rarement une œuvre aura donné lieu à autant de niveaux et de possibilités de lecture.
Frédéric Roulette — Paris, octobre 2017