Anouchka Desseilles est une artiste plasticienne diplômée de l’École
nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris (2002). Depuis près de vingt
ans, son travail interroge avec lucidité les relations entre l’Afrique et
l’Occident, à travers une peinture figurative, onirique et politique.
Nourrie de ses voyages en Casamance entre 2005 et 2013, elle construit un
univers visuel où se mêlent mémoire coloniale, fictions contemporaines et
imageries populaires.
Ses œuvres, traversées par les figures de Saartjie Baartman, les
expositions coloniales ou les corps féminins instrumentalisés, posent un
regard sans concession sur les rapports de domination, le consumérisme et
le fantasme d’exotisme. À partir de 2011, ses résidences en France — Musée
de la céramique de Desvres, Galerie du Pont Neuf, Galerie les Singuliers —
étendent sa recherche à l’histoire de l’art et aux paysages industriels du
Nord.
Exposée à la Biennale de Dakar, au Musée de la Poste, au Musée Colette ou à
AKAA (Also Known As Africa), Anouchka Desseilles fait dialoguer peinture,
archives et mythologies contemporaines. Elle vit et travaille entre la
France et le Sénégal, poursuivant un travail engagé, entre critique sociale
et poésie du regard.
Ma pratique artistique de plasticienne, loin de se limiter à l’espace de
mon atelier, se nourrit de voyages, d’amitiés et de collaborations avec
le spectacle vivant — les compagnies Le Rouge et le Vert et Quelles que
soient les Circonstances.

Huile sur toile, 250 × 200 cm, 2025
Dans les jungles
2024 — 2025
« Il suffisait au Douanier Rousseau d’aller au jardin des Plantes, pour
faire son propre voyage au-delà du réel, vers les terres lointaines et
imaginaires. » — Ysa Dia
Créé en 1635, le jardin des Plantes permet l’observation, l’étude,
l’acclimatation de la nature, des espèces exotiques ramenées des
expéditions coloniales. En 1788, Buffon, célèbre scientifique
(1707-1788), élève de nouvelles serres et publie « Histoire naturelle »
en 1789. Il théorise dans cet ouvrage le naturalisme : l’étude des
animaux, minéraux, végétaux sous forme d’inventaire.
Jardin des Plantes, parcs naturels mettent en lumière la
« naturalisation » de toute une partie du continent africain comme
l’explique Guillaume Blanc dans « L’invention du colonialisme vert ».
L’intention de préserver ces continents s’effectue le plus souvent au
détriment de populations locales, chassées tout simplement de leur
territoire, et immisce dans l’esprit des Occidentaux l’idée d’un Éden à
la végétation foisonnante d’animaux mais sans habitants de l’espèce
humaine.
L’anthropologue Philippe Descola renvoie l’Occident à son statut de
gérant d’un écosystème dont il est propriétaire, alors que chez les
Indiens d’Amazonie : « Les Achuar se présentent comme de simples
composants de la planète. Les humains et les non-humains ne s’opposent
pas. Les plantes sauvages de la forêt sont transportées dans les jardins
et cohabitent entre elles. La forêt amazonienne n’est donc pas le dernier
espace vide à la surface de la terre. C’est une forêt qui est entretenue
et instituée comme un jardin par la pratique des Amérindiens qui
l’exploitent depuis des générations. »
En revisitant les œuvres du Douanier Rousseau, je reste attachée à la
structure et l’architecture de ses jungles imaginaires : aucune plante ne
semble sortie d’un livre de botanique illustrée ou de l’« Histoire
naturelle » de Buffon. Ma forme picturale, très éloignée de la précision
et du coup de pinceau de Rousseau, souhaite se confronter à la matière
organique du visible et de l’invisible : la présence physique et râpeuse
de la matière boue de la peinture. Incarner ces êtres invisibles :
insectes, salamandres, êtres hybrides qui peuplent les forêts d’un
écosystème devenu si vulnérable. Chanter, vibrer par la couleur des
Anent comme les Achuar, dont les incantations s’adressent aux
non-humains sous forme de chants venus du cœur.
Quant aux scènes d’incendies qui font face aux jungles, elles expriment
la position paradoxale de l’être humain qui d’un côté détruit son
environnement et de l’autre s’efforce de le préserver, créant par le
biais d’ONG des parcs naturels dédiés aux animaux mais où les
agropasteurs habitants de ces territoires ne sont plus les bienvenus. La
conduite de ces personnes dans ces scènes de désastres reste énigmatique :
s’agit-il d’émeutes ou d’hommes tentant d’éteindre ces incendies ?
Anouchka Desseilles

Huile sur toile, 200 × 250 cm, 2024

Huile sur toile, 180 × 180 cm, 2025

Huile sur toile, 250 × 200 cm, 2025

Huile sur toile, 116 × 89 cm, 2025

Huile sur toile, 100 × 92 cm, 2025

Huile sur toile, 250 × 200 cm, 2024
Le Radeau des médusés
Espace Niemeyer, Paris — décembre 2025

Huile sur toile, 100 × 92 cm, 2025
AKAA 2025
Also Known As Africa, foire d’art contemporain, Paris

Huile sur toile, 250 × 210 cm, 2020

Huile sur toile, 250 × 210 cm, 2020

Huile sur toile, 200 × 160 cm, 2022
Desseilles et d’ailleurs
Texte de Frédéric Roulette, Paris, 2016
Un, deux, trois, Anouchka à Africa se va, cahin caha, dans l’expectative
et le fracas, elle chemine à l’avenant, à l’aventure du levant.
Elle porte dans ses bagages la glaise du nord, celle qui rougeoie au
contact du cœur, du labeur des hommes, et avec laquelle elle a dépeint
les paysages et les travailleurs du Pas-de-Calais de son enfance. Du
cabotinage au vagabondage dans un improbable camion frigorifique :
Tiznit, Tan-Tan, Tarfaya, Kafountine via Bir Gandouz.
Réminiscences, insouciance, puis vient la fulgurance des paysages
d’Afrique, la lumière vive et saturée de ciels immenses, un peuple
multicolore, et dès lors tout est bousculé.
Contemplative, elle s’attache d’abord au motif ; surgissent des paysages
lancinants, sensibles, sorte d’impressions soleil devant, puis viennent
les paradoxes d’un peuple, ses codex, son rapport à la vie qui n’ont que
faire du Toubab et de ses règles continentales.
Elle s’immerge alors dans l’ère africaine, adopte son rythme, se confond
dans l’errance lumineuse et chaotique d’une société première. Sa peinture
s’affirme, à la fois chaleureuse et brutale, addictive et insurgée, à la
manière de ce qu’elle vit, résolue au réel et à sa part d’indicible.
La violence côtoie l’espérance, les gamins hilares peuvent être affamés,
les femmes bariolées, harassées dans leur dignité, les douaniers véreux
amadoués ; la nature y dicte ses règles draconiennes, faire fi des
carences et de la distance et malgré tout se laisser conditionner par les
stigmates du colon, partout le packaging des produits importés, du riz,
des sodas, des envies sous vide.
Ici tout est force et tout est contraire, mais tout prend place, Anouchka
aussi.
Sa touche prend dès lors la mesure des êtres, de l’échelle des valeurs
coutumières ; de simple témoin elle glisse nonchalamment, profondément
jusqu’aux racines, à l’embrun, à l’expression d’un monde autre. Pour
autant sa peinture, ses carnets de voyage, ne prennent pas la teneur
exotique qui distancie l’auteur de son sujet : elle demeure présente,
impliquée dans des liens sociétaux qui la questionnent à en rugir.
L’homme et le cobra auront beau s’introduire dans sa case, elle ne
ressentira la peur ni avec l’un, ni avec l’autre, car elle est déterminée
à ne pas se laisser happer mais à prendre faits et actes ici.
Sa peinture en sera l’acte de foi, l’arbre de vie ; elle y déploiera les
feuillages d’un récit initiatique dont les héros seront ces êtres avec
lesquels, à l’orée du bois sacré, au village, au milieu de nulle part,
elle aura partagé une part d’humanité.
Elle a conscience que malgré les rires, l’hospitalité, la confiance, ici
aussi ça ne tourne pas rond, que peindre ne prend du sens que quand le
sens donne à peindre du sens.
Elle va travailler ses toiles comme on gâcherait du plâtre, son geste
sera nourricier, fresco. Son regard y déploie sa trace, en
grand, en large. Là sa peinture s’éveille ; le roulis de la vie, les
cris, les espoirs illuminent les visages et les corps qu’elle anime.
La terre est sa matière première : du limon à l’argile, elle y extrait la
chair qui compose sa puissante galerie de portraits. Ses carnets de
voyage demeurent le fil d’Ariane de son périple, ils la ramènent sans
cesse à l’essentiel, aux simples moments de partage, à l’importance de
l’écoute, à la vérité des situations, à l’exactitude de l’instant.
Anouchka Desseilles nous transmet une part d’Afrique, roublarde et
majestueuse, généreuse et hébétée, ostensiblement en sommeil et exacerbée.
Sa peinture, si elle peut nous rendre la vie plus belle, nous la dévoile
plus incertaine.
Frédéric Roulette — Paris, 2016